mardi 20 décembre 2011

Abbas Beydoun

Nous sommes peu à savoir que les hommes n'ont pas changé, mais qu'ils changent seulement le gouvernail de leurs rêves et que la nuit n'y suffit pas. Que le matin lapidé comme une rose séchée n'est pas pour nous; que l'air, de fer, est dur pour le regard et la lumière. Que les bouches sont brisées sur les oreillers, les visages fouettés par l'éclair. Que les vies se renouvellent et que les gens vendent l'avenir pour une mort tranquille sur un balcon, et qu'avec la parole se lève la brise comme un mort qui se réveille.


jeudi 15 décembre 2011

René Char

Donnerbach Mühle

              Novembre de brumes, entends sous le bois la cloche du dernier sentier franchir le soir et disparaitre,
              Le vœu lointain du vent séparer le retour dans les fers de l’absence qui passe.
             Saison d’animaux pacifiques, de filles sans méchanceté, vous détenez des pouvoirs que mon pouvoir contredit ; vous avez les yeux de mon nom, ce nom qu’on me demande d’oublier.
              Glas d’un monde trop aimé, j’entends les monstres qui piétinent sur une terre sans sourire. Ma sœur vermeille est en sueur. Ma sœur furieuse appelle aux armes.
            La lune du lac prend pied sur la plage où le doux feu végétal de l’été descend à la vague qui l’entraine vers un lit de profondes cendres.
Tracée par le canon,
- vive, limite immense –
La maison dans la forêt s’est allumée :
Tonnerre, ruisseau, moulin.


mardi 13 décembre 2011

Lev Nikolaïevitch Tolstoï

Guerre et Paix

Un pas au-delà de cette ligne qui rappelle celle qui sépare les vivants des morts, et c’est l’inconnu de la souffrance et de la mort. Et qu’y a-t-il là-bas ? Qui est là-bas ? Là, au-delà de ce champ, et de cet arbre, et de ce toit éclairé par le soleil ? Nul ne le sait et chacun voudrait le savoir ; on redoute de franchir cette ligne, et on voudrait la franchir ; et l’on sait que, tôt ou tard, il faudra la franchir et apprendre ce qu’il y a là-bas, au-delà de cette ligne, tout comme il est inévitable d’apprendre ce qu’il y a au-delà de la mort. Pourtant, on est plein de force, de santé, de gaieté, d’allant et entouré d’hommes tout aussi pleins de santé, d’allant et d’animation.




lundi 12 décembre 2011

Tomas Segovia

Anagnórisis

Du fond du ruisseau gelé
Je vis se lever un visage
Qui était le mien.
« Je suis de retour (dit-il), voici ma main. »
Il se souvenait de tout :
Du temps où lui et moi ne nous
Connaissions pas, où nous ne faisions qu’un,
Confondus
Et sans histoire ; du jour où je le
Perdis, où je baissai les yeux, ne voulant plus être son
Gardien.


dimanche 11 décembre 2011

Charles Aznavour

La Bohème


Je vous parle d'un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-là
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres
Et si l'humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine
C'est là qu'on s'est connu
Moi qui criait famine
Et toi qui posais nue

La bohème, la bohème
Ça voulait dire on a vingt ans
La bohème, la bohème
Et nous vivions de l'air du temps



samedi 10 décembre 2011

Antoine de Saint-Exupéry

Le Petit Prince

Le petit prince s'en fut revoir les roses:
- Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisé et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient bien gênées.
- Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.



jeudi 8 décembre 2011

Pierre Seghers

Au seuil de l’oubli

Auras-tu encore besoin de sauvegarde dans ces passages
Lointains ou nébuleux, profondeurs et courants
Ou simple poids d’un corps qui se défait sans n’être
Rien d’autre qu’un support dévoré par le temps ?
Auras-tu encore besoin de moi, dans tes paroles
Prononcées jadis, sur les pétales et les jasmins
Souvenirs des jardins, dans les amours et dans leurs luttes
Mêlées au goût de vivre seul. Si le grand froid
T’envahit, que mes prières t’accompagnent
Dans le silence et le secret, que ton cœur vive dans mes mains
Toi, mon double, et qu’il réchauffe les décharnées
A jamais immobiles. Laisse le monde aller son train.


mercredi 7 décembre 2011

Zeami

Dans les villages reculés,
D’autres assurément doivent contempler
Cette Lune
Qui jamais ne demande quel veilleur
Revendique la nuit…
Au vent invisible de la montagne, très fort
Le cri d’un cerf frémit au fond du cœur,
Et quelque part un rameau laisse tomber
Une unique feuille.


mardi 6 décembre 2011

Anèstis Evanghèlou

Auberge

Putains édentées, gros rats
Dans les couloirs, espions, entremetteurs,
Voleurs, tueurs, porteurs de masques,
Tous couturés d’affreuses blessures,
Le sang gâté, mon garçon, la moelle
Pourrie jusqu’au fond des os

Eh bien c’est là qu’il t’appartient de vivre
Toi aussi, rien ne change, rien
Ne bouge, histoire ancienne, éternelle boue,
Ma bien aimée, ma puante auberge.


lundi 5 décembre 2011

Tristan Corbière

Rondel

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors... en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?... Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes...
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Entends-tu leurs voix ?... Les caveaux sont sourds.
Dors : Il pèse peu, ton faix d’immortelles :
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles...
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !


dimanche 4 décembre 2011

Lord Alfred Tennyson

Ulysses


…Come, my friends, 
’Tis not too late to seek a newer world. 
Push off, and sitting well in order smite 
The sounding furrows; for my purpose holds 
To sail beyond the sunset, and the baths 
Of all the western stars, until I die. 
It may be that the gulfs will wash us down: 
It may be we shall touch the Happy Isles, 
And see the great Achilles, whom we knew. 
Tho’ much is taken, much abides; and tho’ 
We are not now that strength which in old days 
Moved earth and heaven, that which we are, we are; 
One equal temper of heroic hearts, 
Made weak by time and fate, but strong in will 
To strive, to seek, to find, and not to yield.


samedi 3 décembre 2011

Henrik Johan Ibsen

Peer Gynt

Jamais je n’ai monté un pareil poulain ! En face de nous, dans notre course, on aurait dit que des soleils étincelaient. Des dos d’aigles bruns nageaient dans le vaste gouffre vertigineux, à mi-chemin entre nous et les lacs… nous les dépassions comme flocons de neige. Des bancs de glace craquaient sur les rives ; mais on n’entendait pas le fracas ; seuls les génies du tourbillon bondissaient comme à la danse… ils chantaient, ils se lançaient en rond, pour la vue comme pour l’oreille !


vendredi 2 décembre 2011

William Shakespeare

A Midsummer Night's Dream

Now the hungry lion roars,
And the wolf behowls the moon;
Whilst the heavy ploughman snores,
All with weary task fordone.
Now the wasted brands do glow,
Whilst the screech-owl, screeching loud,
Puts the wretch that lies in woe
In remembrance of a shroud.
Now it is the time of night
That the graves all gaping wide,
Every one lets forth his sprite,
In the church-way paths to glide:
And we fairies, that do run
By the triple Hecate's team,
From the presence of the sun,
Following darkness like a dream,
Now are frolic: not a mouse
Shall disturb this hallow'd house:
I am sent with broom before,
To sweep the dust behind the door.


jeudi 1 décembre 2011

Grand Corps Malade


Toucher l'instant

On a trempé notre plume dans notre envie de changer de vision 
De prendre une route parallèle, comme une furtive évasion 
On a trempé notre plume et est-ce vraiment une hérésie 
De se dire qu’on assume et qu’on écrit de la poésie 

On ressent comme une coupure dans la vie, comme un rêve 
On oublie les coups durs de la vie, comme une trêve 
C’est un phénomène puissant, je ne te parle pas d’inspiration 
Mais d’un souffle plus profond comme une seconde respiration 
On voit et on entend l’encre devenir vivante 
On goûte et on sent la saveur d’une rime errante 
On touche du doigt l’instant qui nous enveloppe de sa puissance 
C’est sans cesse la renaissance de l’essence même de nos cinq sens 
C’est le moment où on passe de l’autre côté des paysages 
On sympathise avec le vent et on tutoie les nuages 
Il fait jour en pleine nuit et il fait nuit en plein jour 
Profite de cet instant, il ne durera pas toujours 

C’est tout sauf une légende, on espère juste toucher l’instant 
Les quelques secondes du poète qui échappent à l’espace-temps 
Le moment où le voile se lève et la magie s’élance 
Là où j’ai croisé Souleymane au bout du sixième silence