mardi 24 avril 2012

Jean de Bochère

Le son d’un mot n’est point sa chair.
Le saltimbanque au balancier n’est pas poète,
Mais plus arbitraire que la division du cadran d’heures
Plus Sorbonne que le système décimal.
Les jours où il n’y a pas à hurler
Il faut faire silence
Ou murmurer dans les anthologies
Ou croasser dans les théâtres
Devant mille monstres bêtes.

lundi 23 avril 2012

Jean-Paul Fargue

Quand tu vacilles au sommet du désespoir
Lorsque les larmes sont rebelles,
Lorsque les larmes sont taries,
Monte au-dessus des hommes.
Mais qu'est-ce qu'il a à monter tout le temps, riant et pleurant, ce monsieur rouge et noir?
Il a du chagrin.

Voilà. ça a eu le coeur élevé dans du coton,
Et ça souffre.
Donne  un coup de pied! Il y a le sens, il faut le chercher
Comme on cherche un ressort secret.
Quand tu l'as trouvé
Tu marches sur toutes ces têtes en proue de systématiques,
Sur tous ces yeux de basse-cour,
Tu es sauvé!

mardi 17 avril 2012

Dritërio Agolli

Les fondations

Voici les fondations de ma maison d’hier,
Voici le vieux seuil de la porte d’entrée,
Plus qu’un seuil – une pierre.
De la maison que j’ai jadis quittée
L’herbe tendre a recouvert le seuil
Et inconnu dans mon enfance
Des pommiers au-dessus de l’herbe agitent leurs feuilles,
Les pommiers plantés en mon absence.
Mes vers de jeunesse sur des cahiers alignés
Dorment sous l’herbe avec la dalle.
Ils dorment, sur eux l’herbe a bien poussé
Et les fleurs des pommiers y laissent choir leurs pétales,
Quand la route me ramène dans ce coin
Les rêves de ces vers juvéniles se réveillent,
Papillonnent au-dessus des foins
Et avec l’herbe et les feuilles murmurent comme des abeilles…
Alors je parle tout seul et sous les arbres je m’assieds
Un brin d’herbe à la bouche :
Il est vrai qu’à la ville j’écris des poèmes volontiers
Mais je demeure un paysan farouche…
A cette source je ne rougis pas de me nourrir
Source de mes bons rêves,
Sur lesquels d’autres rêves j’ai pu bâtir,
De si beaux rêves…

lundi 16 avril 2012

Vlada Urosevic

Frissons

Elle se rêve au milieu d’une salle vide,
Fenêtres obscurcies pas des étoffes noires.
Des tubes au néon s’allument tout autour
Leur lumière est blanchâtre et trouble.

Elle s’aperçoit qu’elle n’a pas de vêtements.
Des papillons de nuit l’effleurent de leurs antennes.
Soudain l’étreinte de deux mains de pierre l’emprisonne
Des doigts de marbre commencent à la caresser.

Un cri, alors, de ses lèvres jaillit.
A cet instant, très loin, regard fixe, muettes,
Frissonnent de passion, sans que nul ne les voie,
Les statues d’hommes dans les musées obscurs.

jeudi 12 avril 2012

Longtemps j'ai marché

Longtemps j'ai marché sans sentir la douleur
Et puis sur le chemin, une pierre encore m'a fait tomber.
Combien de temps suis-je restée étendue au sol
dans la poussière?
J'ai perdu le compte des jours et des années.
Et puis cette main tendue.
Je me suis relevée
Et devant tous ces visages humains
Mes lèvres fatiguées ont réappris à sourire.

L'invitation au voyage

Lola


Sourire vrai. Sourire rayonnant qu’on ne peut contenir. Sourire arraché et irrépressible. Sourire partagé.

Klaus Kinski


Je suis comme je suis.

Le bonheur n'est réel que s'il est partagé

Francisco Brines

La vérité de mon amour, sachez-la à présent : 
la matière et le souffle s'unirent dans sa vie
comme la lumière se pose sur le miroir
(petite la lumière, le miroir minuscule)
c'était du hasard la création parfaite.
Un être en ordre croissait tout près de moi, 
et rassérénait mon désordre.
J'aimai sa perfection limitée.

Issa Makhlouf

Partir

Nous partons pour nous éloigner du lieu qui nous a vu naître et voir l'autre versant du matin. Nous partons à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. Pour charger l'adieu de promesses. Pour aller aussi loin que l'horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans d'autres livres.

Nous partons vers des destinées inconnues.Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons et que nous referons connaissance. Nous partons pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l'exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l'oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu'elles lèvent les mains vers le ciel.
Nous partons pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. Nous partons dans la distraction de vie gaspillées d'avance. Nous partons pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. Nous partons pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
Nous partons pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais l'immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. L'un en partance, l'autre en papier dans la main d'un petit.

Nous partons comme les clowns qui s'en vont de village en village, emmenant les animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d'ennui. Nous partons pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et nous continuerons ainsi jusqu'à nous perdre, jusqu'à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.

Oscar Milosz

Dans un pays d'enfance

Pourquoi m'as-tu souri dans la vieille lumière
Et pourquoi et comment m'avez-vous reconnu
Étrange fille aux archangéliques paupières,
Aux riantes, bleuies, soupirantes paupières,
Lierre de nuit d'été sur la lune des pierres ;
Et pourquoi et comment, n'ayant jamais connu
Ni mon visage, ni mon deuil, ni ma misère
Des jours m'as-tu soudainement reconnu
Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère,
Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières?
- Mais le jour pleut sur le vide de tout.