Pour humilier il faut être
deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui
qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres
termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les
humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des
mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette
humiliation ou cette oppression qui accablent l’âme. Il faut éduquer les juifs
en ce sens. Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais
du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air
frais que l’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes
interdisaient aux juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais
au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout
entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie
assez dure, nous dépouiller de certains bien matériels, nous enlever une
certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons
de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous
sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant
pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en
temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et
pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve
la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes
que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans
fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer
par « prendre au sérieux notre propre sérieux », le reste vient de
soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’idéalisme morbide.
Si la paix s’installe
un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la
paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou peuple
que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être
même à la longue en amour - ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule
solution. Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité
qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros
traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui
vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre.
dimanche 18 novembre 2012
Benjamin Fondane
C’est à vous que je parle, hommes
des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de
l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au
gosier,
mon sang est sur les routes,
puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance!
L’hallali est donné, les bêtes sont
traquées,
laissez-moi vous parler avec ces
mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligible!
Un jour viendra, c’est sûr, de la
soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la
mort
aura parachevé les travaux de la
haine,
je serai un bouquet d’orties sous
vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais
un visage
comme vous. Une bouche qui priait,
comme vous.
Quand une poussière entrait, ou bien
un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu
de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma
peau,
il y coulait un sang aussi rouge que
le vôtre!
Certes, tout comme vous j’étais
cruel, j’avais soif
de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et
angoissé
solide dans la paix, ivre dans la
victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de
l’échec!
Oui, j’ai été un homme comme les
autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de
désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï,
j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai
pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais
à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des
poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je
mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais
me coucher
fatigué, le cœur las et plein de
solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un
ventre de femme
cette paix impossible que nous
avions perdue
naguère, dans un grand verger ou
fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…
J’ai lu comme vous tous les journaux
tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé
d’affirmer le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue,
peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle
était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux
étonnés,
étonnés de si peu comprendre –
avez-vous mieux compris que moi?
Et pourtant, non!
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos
petits
comme des chats encore sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres
à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez
pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore
le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a
hué
un visage qui avait servi à tout le
monde
de crachoir!
Un jour viendra, sans doute, quand
le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne
demande
rien! Oubliez-le, oubliez-le! Ce
n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre
dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de
le finir?
Mais quand vous foulerez ce bouquet
d’orties
qui avait été moi, dans un autre
siècle,
en une histoire qui vous sera
périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais
innocent
et que, tout comme vous, mortels de
ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage
marqué
par la colère, par la pitié et la
joie,
un visage d’homme, tout simplement!
1942
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