Pour humilier il faut être
deux. Celui qui humilie et celui qu’on veut humilier, mais surtout : celui
qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d’autres
termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d’humiliation, les
humiliations infligées s’évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des
mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette
humiliation ou cette oppression qui accablent l’âme. Il faut éduquer les juifs
en ce sens. Ce matin en longeant à bicyclette le Stadionkade, je m’enchantais
du vaste horizon que l’on découvre aux lisières de la ville et je respirais l’air
frais que l’on ne nous a pas encore rationné. Partout, des pancartes
interdisaient aux juifs les petits chemins menant dans la nature. Mais
au-dessus de ce bout de route qui nous reste ouvert, le ciel s’étale tout
entier. On ne peut rien nous faire, vraiment rien. On peut nous rendre la vie
assez dure, nous dépouiller de certains bien matériels, nous enlever une
certaine liberté de mouvement tout extérieure, mais c’est nous-mêmes qui nous dépouillons
de nos meilleures forces par une attitude psychologique désastreuse. En nous
sentant persécutés, humiliés, opprimés. En éprouvant de la haine. En crânant
pour cacher notre peur. On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en
temps, par ce qu’on nous fait subir ; c’est humain et compréhensible. Et
pourtant, la vraie spoliation c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve
la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes
que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans
fausse honte. La vie est difficile mais ce n’est pas grave. Il faut commencer
par « prendre au sérieux notre propre sérieux », le reste vient de
soi-même. Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’idéalisme morbide.
Si la paix s’installe
un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la
paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou peuple
que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être
même à la longue en amour - ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule
solution. Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Ce petit morceau d’éternité
qu’on porte en soi, on peut l’épuiser en un mot aussi bien qu’en dix gros
traités. Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui
vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre.
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