mardi 30 juillet 2013

Poids de l'ombre


J’inventerai le jour où avec toi
et avec l’automne j’irai courir par les rues.
La lumière que nous foulions est si parfaite
qu’elle ne peut mourir, comme ne meurt
l’éclat qui t’a vu te dévêtir.

Eugénio de Andrade

lundi 29 juillet 2013

Nous dormirons ensemble


Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l’enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C’était hier que je t’ai dit
Nous dormirons ensemble
C’était hier et c’est demain
Je n’ai plus que toi de chemin
J’ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l’amble
Tout ce qu’il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J’ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t’aime que j’en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble

Aragon

dimanche 28 juillet 2013

Belle du seigneur

Ö joie, toutes leurs joies, joie d'être seuls, joie aussi d'être avec d'autres, ô cette joie complice de se regarder devant les autres et de se savoir amants devant les autres qui ne savaient pas, joie de sortir ensemble, joie d'aller au cinéma et de se serrer la main dans l'obscurité, et de se regarder lorsque la lumière revenait, et puis ils retournaient chez elle pour s'aimer mieux, lui orgueilleux d'elle, et tous se retournaient quand il passaient, et les vieux souffraient de tant d'amour et de beauté. 
Albert Cohen

samedi 27 juillet 2013

Liberté sur parole

…une présence comme un chant soudain,
comme le vent chantant dans l’incendie,
un regard qui maintient suspendu
le monde avec ses mers et ses montagnes,
corps de lumière filtré par une agate, 
jambes de lumière, ventre de lumière, baies,
roc solaire, corps couleur de nuage,
couleur de jour rapide qui saute,
l’heure scintille et prend corps,
le monde est maintenant visible dans ton corps,
il est transparent dans ta transparence, …

Octavio Paz

vendredi 26 juillet 2013

L'arbre parle


Aimer, c'est peut-être apprendre
à marcher dans ce monde.
Apprendre à nous tenir tranquilles
comme le chêne et le tilleul de la fable.
Apprendre à regarder.
Ton regard est comme un semeur.
Il a planté un arbre.
Je parle
parce que tu fais trembler les feuilles.

Octavio Paz

jeudi 25 juillet 2013

Le Spleen de Paris

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
Charles Baudelaire


mercredi 24 juillet 2013

Le ciel brûle

A nouveau la fenêtre,
Où l'on veille à nouveau.
On boit du vin peut-être,
Peut-être on ne dit mot.
Ou deux mains sans raison
Restent inséparables.
Ami, chaque maison
A fenêtre semblable.
Marina Tsvétaïeva

vendredi 22 mars 2013

Au fond du visage

Ce n'est pas en une fois 
Que je saurai ton visage 
Ce n'est pas en sept fois 
Ni en cent ni en mille 
Ce ne sont pas tes erreurs 
Ce ne sont pas tes triomphes 
Ce ne sont pas tes années 
Tes entailles ou ta joie 
Ni en ce corps à corps 
Que je saurai ton corps

Ce ne sont pas nos rencontres 
Même pas nos désaveux 
Qui élucident ton être 
Plus vaste que ses miroirs

C'est tout cela ensemble 
C'est tout cela mêlé 
C'est tout ce qui m'échappe 
C'est tout ce qui te fuit

Tout ce qui te délivre

Du poids des origines

Des mailles de toute naissance

Et des cloisons du temps

C'est encore cette lueur : 
Ta liberté enfouie 
Brûlant ses limites 
Pour s'évaser devant.

 Andrée Chedid 

mercredi 6 mars 2013

Home

A qui est cette maison?
A qui est la nuit qui écarte la lumière
A l'intérieur?
Dites, qui possède cette maison?
Elle n'est pas à moi.
J'en ai rêvé une autre, plus douve, plus lumineuse,
Qui donnait sur des lacs traversés de bateaux peints, 
Sur des champs vastes comme des bras ouverts
pour m'accueillir.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dites, expliquez-moi, pourquoi sa serrure
correspond-elle à ma clef?

Toni Morrison

dimanche 3 mars 2013

La Centaine d’amour


Vers moi toutes les gouttes, toutes les racines
et tous les fils de la lumière sont venus,
que ce soit aube ou crépuscule ils sont venus.

Je n’ai voulu que ta chevelure pour moi.
Et de toutes les offrandes de la patrie
je n’ai choisi que celle de ton cœur sauvage.

Pablo Neruda 

vendredi 1 mars 2013

Vivante demain


Par la grande échappée du mur
Je t’ai reçue votive des mains de l’hiver

Je te regardais traversant les anneaux de sable des cuirasses
Comme la génération des mélancoliques le préau des jeux

Sur l’herbe de plomb
Sur l’herbe de mâchefer
Sur l’herbe jamais essoufflée
Hors de laquelle la ressemblance des brûlures avec
leur fatalité n’est jamais parfaite
Faisons l’amour.

René Char

mercredi 27 février 2013

Elle ne sait pas


"Elle ne sait pas tendre des pièges
Elle a les yeux sur sa beauté
Si simple si simple séduire
Et ce sont ses yeux qui l’enchaînent
Et c’est sur moi qu’elle s’appuie
Et c’est sur elle qu’elle jette
Le filet volant des caresses."

P.Eluard, L’amour, la poésie, 1929




lundi 25 février 2013

Traverser le matin...


Traverser le matin jusqu'à la feuille
des peupliers
être frère d'une étoile, ou son fils,
ou peut-être père un jour d'une autre lumière de soie,

ignorer les eaux de mon nom,
les secrètes noces du regard,
les chardons et les lèvres de la soif,
ne pas savoir comment

on finit par mourir d'être une telle hésitation,
un si grand désir
d'être flamme, de brûler ainsi d'étoile
en étoile,

jusqu'à la fin. 


Eugénio de Andrade, Blanc sur blanc IX.

dimanche 24 février 2013

D'où vient cette tendresse ?


D'où vient cette tendresse ?
Ces vagues ne sont pas les premières
que j'ai posées tout doucement
sur d'autres lèvres
aussi sombres que les tiennes.

comme les étoiles apparaissent
puis disparaissent
(d'où vient cette tendresse ?)
tellement d'yeux sont apparus
puis disparus devant les miens.

aucune chanson dans l'obscurité
de mes nuits passées
(d'où vient cette tendresse ?)
ne fut entendue comme présentement
à même les veines du chanteur.

d'où vient cette tendresse ?
et qu'en ferais-je, chanteur
jeune et espiègle qui passe
toute personne a les cils
aussi longs que les tiens.

Marina Tsvetaieva 

dimanche 13 janvier 2013

"Parlez-nous de l'Amitié"

Un jeune homme intervint : "Parlez-nous de l'Amitié"

Il répondit en ces termes :

Ton ami est la réponse à tes besoins.
Il est le champ que tu sèmes d'amour et récoltes en rendant grâces.
Il est ta table chargée de mets et ton âtre.
Car tu viens à lui affamé et le recherches pour la paix.

Quand ton ami te découvre son avis, tu ne redoutes pas de lui dire "Non", tu ne retiens pas ton "Oui".
Et quand il est silencieux, ton coeur ne cesse pas d'écouter le sien ;
Car sans mots, dans l'amitié, toutes paroles, tous désirs, toutes espérances naissent et se partagent, avec une joie spontanée.
Quand tu te sépares de ton ami, tu ne t'affliges pas ; Car ce que tu aimes le plus en lui pourra s'éclaircir en son absence, comme la montagne pour le grimpeur est plus nette depuis la plaine.
Et que l'amitié n'ait d'autre but qu'approfondissement de l'esprit.

Car l'amour qui ambitionne autre chose que la révélation de son mystère n'est pas amour mais un filet jeté, lequel n'attrape que l'inutile.

Qu'à ton ami tu donnes de ton meilleur.
S'il doit connaître le reflux de ta marée, qu'il connaisse aussi son raz.
Que serait ton ami si tu le cherchais pour tuer le temps ?
Cherche-le toujours pour le vivre.
Car il lui appartient de satisfaire ton besoin, pas ton vide.
Et qu'il y ait rire dans la douce amitié, et partage de plaisirs.
Car dans la rosée des détails, le coeur trouve son matin et la fraîcheur.

Khalil Gibran