Nous aurions du nous rendre plus tôt à cette sage évidence :
Les yeux du fou s’emplissent à minuit d’une lumière terrible,
Un froid atroce règne dans ceux de l’aveugle ; dans les nôtres, ordinaires,
Se reflète et se décompose l’image commune du monde :
clair de lune, aboiements, peur, lassitude des sens,
bois sec et musique qui le fend…
Des mêmes mots nous avons donc construit ces demeures,
Nous avons dit plus ou moins la même chose, avec plus ou moins de bonheur,
Pétri la même pâte pour en faire le même pain d’amertume
Dont les oiseaux picorent les miettes sur les pelouses
Autours de nos isbas qui resplendissent dans l’obscurité,
Les fenêtres illuminées de plus ou moins d’amour.
Parfois seulement un loup solitaire vient se perdre dans ce regard.
Les soirées sont banales, nos conversations simples. Nous
Voici assis dans le jardin, sous la treille ou le cerisier,
A discuter de l’art d’aimer ou de notre triste métier. Vacille
La flamme de la bougie, tombent une feuille, un fruit desséché.
Nous sommes des poètes lyriques au visage crispé et le poème
Doit être en tout point exact, précis dans son expression –
N’est-ce pas ce que nous avons dit, mon cher Gabriel ?
Pourtant, il suffit d’un peu d’imagination pour que les choses
Dans un bruissement d’ailes reprennent leur place. On a dit :
« La chaise pleure l’arbre son ancêtre et sa forêt
Natale » - et nous n’y avions jamais pensé.
Sur cette chaise, je me suis assis, j’ai enfilé ma veste,
Mangé une pomme, non sans tendresse pour sa chaude
Couleur, son cœur, son destin. Mais il aurait fallu en premier lieu
L’inciter à mettre son âme de bois à l’écoute de mon corps
Puisque son existence est si cruelle.
Nous aurions du nous rendre plus tôt à cette sage évidence :
Les yeux du fou s’emplissent à minuit d’une lumière terrible,
Un froid atroce règne dans ceux de l’aveugle ; dans les nôtres, ordinaires,
Se reflète et se décompose l’image commune du monde.
Mais il faut cependant parler, chuchoter, même quand on est seul,
Se joindre doucement au cœur funeste de ceux
Qui, au-dessus du gouffre, ont poussé un cri dans le noir,
Qu’est-ce que cela, et ont franchi le pas sans attendre la réponse.
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